Deux mois et demi en apnée, sous la vague. Ça avait commencé début octobre « Tu vas avoir un gros livre à mettre en pages, il faudra faire vite avec une mise en pages sommaire, c'est un livre de mélanges en hommage à J. pour sa retraite ».

J., c'est celui qui m'a recrutée pour une vacation, il y a un peu plus de 26 ans, j'étais jeune étudiante et timide, c'était l'institution où je n'aurais même pas osé rêver travailler un jour et voilà, j'y étais. Six mois de saisie dans la base de données, puis quatre mois de CDD pour préparer la partition d'un opéra qui serait monté l'hiver suivant. Et puis un CDI, toujours pour la base de données et les partitions, et un peu après, la proposition de J. : nous allons publier un livre, j'aime bien ce que tu fais pour les partitions, tu peux me proposer des maquettes ?

Je me suis auto-formée au logiciel de mise en pages, nous avons cherché, modifié, corrigé cette maquette et ce livre… Enceinte de Paul, j'ai dû m'arrêter tôt pour menace d'accouchement prématuré, nous en étions à la dernière épreuve. On m'a installé l'ordinateur dans ma chambre et J. est venu travailler avec moi, qui étais allongée sur le canapé. Finalement, nous avons jugé préférable de reporter la publication, Paul est né, je suis venue travailler quelques heures par jour avec mon tout-petit, notre premier livre est sorti.

Il a été suivi de beaucoup d'autres, j'ai cessé de paniquer lorsque J. entrait dans mon bureau avec des épreuves couvertes de rouge en me disant « Il n'y a pas grand-chose », nous avons changé maintes fois d'éditeur (mais les deux premiers, "à l'ancienne", m'ont initiée aux secrets de la belle typographie), j'ai apris à dire "non" aux mille idées fantaisistes de J. (qui a compris que je pouvais revenir ensuite sur mon refus, une fois réfléchi aux solutions techniques pour insérer des filets, des bords gris aux pages, pourvu qu'il motive sa demande), nous avons réalisé des monographies, des catalogues des programmes de concerts, des actes de colloques, travaillé sur des textes en français, latin, anglais, italien, allemand, grec ancien, espagnol (et renoncé au japonais), certains livrés ont été montés en six mois, deux ans, dix-sept ans (celui-ci, je l'attends encore, il est entre les mains de l'éditeur depuis décembre). J'ai changé quatre fois de bureau, trois fois d'ordinateur, j'ai connu les épreuves sur films, les ozalids, les vérifications sur serveur puis les pdf ; les disquettes souples 5 pouces 1/4, les 3 pouces, le sy-quest, les disques optiques, les zip, les CD-rom ; les ektachromes et tirages sur papier, les catalogues de bilbiothèque sur fiches bristol, les commandes par courrier, les coursiers, puis l'informatique a évolué, j'ai eu un scanner, que je n'ai plus, puis depuis l'ère d'internet, les clichés numériques que l'on commande et reçoit en quelques clics (… ou en quelques mois, tout dépend de la bonne volonté de l'interlocuteur à l'autre bout).

Mais toute aventure, aussi belle qu'elle soit, prend fin un jour. L'an dernier, j'ai mis en pages mon premier livre sans J. et j'ai mesuré alors tout le travail qu'il faisait en amont : relire le texte de l'auteur, le corriger, normaliser les citations, les appels de notes, la ponctuation, la bilbiographie. Tout cela, je sais le faire, mais ça prend du temps (et encore, il y a désormais internet : les premières années, il fallait se rendre en bibliothèque pour les recherches et vérifications). J'ai eu heureusement affaire à un auteur charmant et réactif (car un livre en anglais sur la cour de Suède, écrit par un italo-suédois avec maintes citations en allemand, ça n'était pas gagné — mes collègues chargées des commandes de photos auprès des musées suédois s'en souviendront longtemps)

Bref, en octobre, mon livre suédois presque terminé, je m'apprêtais à recevoir la soixantaine d'articles des Mélanges. Octobre est passé, puis novembre… les relecteurs n'avaient pas terminé, l'éditeur tardait à m'envoyer des consignes de maquette. En décembre, j'ai bouclé un catalogue commencé en 2001 (l'auteur, canadien, n'y travaillait que lors de ses vacances en France). En janvier, j'ai reçu un premier lot d'articles (pour le faire patienter) que j'ai relus et mis aux normes de notre éditeur. Et puis ce dernier s'est vu remercier par sa maison-mère… et notre contrat, comme celui de Monsieur De Mesmaeker, n'était pas signé !

Nous voilà donc sans maquette, sans éditeur, avec une vingtaine de textes sur soixante. Les responsables éditoriaux ont contacté leur réseau et un nouvel éditeur a été trouvé, j'ai envoyé mes textes sommairement présentés, pour donner une idée du volume final (bien éloignée, l'idée, mais je ne le savais pas encore), j'ai proposé de continuer la mise en pages pour alléger le planning de l'éditeur (et accessoirement, m'éviter une période de chômage technique et la frustration de voir ce dernier volume m'échapper) et le 21 mars, nous avons établi un calendrier serré (et intenable, je le savais déjà) pour une sortie le 21 juin.

Fin mars, j'ai remis aux normes les textes (assez éloignées de mes habitudes, les normes), établi la maquette, les feuilles de styles et commencé à traiter les 23 textes. Mi-avril, j'en ai reçu de nouveaux, mais il m'en manquait beaucoup trop, j'ai pris le train une heure plus tôt le matin, une heure plus tard le soir. Fin avril, j'avais mis en pages une bonne quarantaine de textes, il m'en manquait toujours 9. Début mai, j'ai commencé à travailler les mercredis et jours fériés. La "grève perlée" SNCF ne m'a pas vraiment aidée. Le 16, nous avons reçu le dernier article (long et compliqué, pour ne rien arranger). La remise des fichiers à l'imprimeur était prévue le 30.

Pour corser un peu la chose, J. (qui travaille essentiellement chez lui ou en bibliothèques), a son bureau juste à côté du mien. Et comme 26 ans de collaboration ne s'effacent pas en un jour, il commence par venir me voir, à son arrivée. Et rien ne lui échappe : une feuille qui déborde, avec un nom « Oh, tu travailles pour M. ? Mais pourquoi ? » «Tiens, tu as cette partition ? ». J'ai eu des sueurs froides devant des fenêtres qui refusaient de se fermer lorsque j'entendais son pas dans le couloir. J'ai établi un réseau de guetteurs qui me passaient un coup de fil à son passage, afin que je range tous mes papiers, j'ai trouvé des prétextes de travaux inopinés et urgents (bien réels, mais terminés depuis quelque temps) qui m'empêchaient de me lancer à fond dans son futur projet, mais lorsqu'il était là, pas loin, mes épaules se crispaient, je guettais le moindre grincement de sa chaise.

Le 30 mai (date initialement fixée pour l'envoi à l'imprimeur), nous étions encore loin du compte : il m'a fallu faire de grandes modifications pour gagner quelques pages (parce que dépasser les 800 pages n'était pas envisageable), un musée italien nous a envoyé la photo d'u mauvais tableau, il nous manquait les légendes de certaines images. Et puis de grandes coupes avaient été effectuées, sans prévenir les auteurs… (d'un autre côté, certains n'avaient pas lu la consigne d'une dizaine de pages et trois images, ni respecté le délai, mais ce sont ceux qui ont le plus râlé et négocié). L'imprimeur a dit « le 6 à midi, au plus tard ». Je prenais désormais mon petit déjeuner au bureau, je ne me levais plus de ma chaise le midi et Paul se chargeait de préparer le dîner. J'ai travaillé tout le dimanche.

Le 5, je commençais à intégrer les corrections des auteurs et j'ai reçu, de ma responsable éditoriale, 400 pages avec des normalisations d'accents et de majuscules dans les citations : une trentaine par pages, faites le compte. J'ai opposé un refus ferme : il me fallait trois jours pour cela, c'était impossible, je venais de recevoir les images (travaillées par un photograveur) que je devais nettoyer et recadrer, certains auteurs avaient demandé des modifications importantes, je n'avais encore reçu ni la blbliographie, ni les index… je suis restée assise à mon bureau jusqu'à 21h30 (petit-déjeuner, déjeuner et dîner sans lâcher ma souris), heureusement que le bâtiment est sous alarme la nuit : je ne pouvais pas y rester dormir !

Mercredi 6, je reçois régulièrement des fichiers avec 200, 400, 500 corrections, que je coche une à une après les avoir intégrées. Jeudi 7, plus le temps de m'envoyer des fichiers, on travaille par téléphone (fixe et mobile : parfois les deux sonnent en même temps). 14h, je suis en pleine panique, j'ai des papiers partout, plusieurs logiciels ouverts, un collègue m'appelle « Alerte rouge, J. Arrive ! ». Mon cri de désespoir l'a impressionné. J'ai très vite prévenu mes deux interlocutrices : plus de téléphone. Mais l'imprimeur nous avait fixé 13h comme dernier délai, comment allons-nous faire ? Et comment justifier ma présence après 16h ? Eh bien, en laissant croire à J. que je suis partie : ma collègue sort du bureau, ferme la porte à clé, et je travaille le plus silencieusement possible, en chuchotant au téléphone et en guettant les bruits dans le bureau voisin (pourvu qu'il ne lui vienne pas à l'idée de venir consulter un livre chez nous, il a la clé !). Je communique avec mes collègues de l'étage par SMS. 18h45, soulagée, j'entends la porte voisine se fermer à clé. Bon, il est parti, je peux rouvrir ma porte (je crevais de chaud), revoir quelques détails, finaliser le pdf, vérifier que les pages sont dans le bon ordre (nous avons eu des problèmes techniques inédits), envoyer le fichier, ouf !

Le lendemain et le week-end suivant, j'étais complètement à plat, plus d'adrénaline.

Et lundi… quand on ferme la porte, elle reviennent par la fenêtre… « Tu vas avoir un peu de corrections à faire » « Oui, je m'attendais forcément à refaire 2 ou 3 pages » « Mais c'est un peu plus que ça, au moins une cinquantaine »

Plus de 850 corrections, arrivées par vagues : ces normalisations me semblent absurdes, mais je n'ai pas le choix. J'ai l'impression, désespérante, que ça ne s'arrêtera jamais. Je suis en colère, encore plus quand ma voisine de bureau s'aperçoit que l'un des auteurs a annoncé la publication (tenue secrète) de ce livre sur un site de bibliographie. Je l'appelle et lui laisse un message pour qu'il efface sa fiche.

Mardi 12 : plus aucun train ne circule dans notre gare. Paul prend la voiture pour conduire Marie. Je sens que les bus vont être bondés… je décide de faire les 10 km à vélo et arrive en nage. Encore 250 changements, les derniers, c'est promis. Et c'est fini, vraiment ! Trois pages renvoyées dans l'après-midi, une semaine de vacances pour moi, une semaine de travail intense pour l'imprimeur (chacun son tour…), un beau livre relié (je l'espère) le 21 juin. 

Merci à Paul d'avoir pris le relais de la cuisine et de courses pendant ces deux semaines où il était justement en révisions, merci à mon mari d'avoir supporté ce rythme intense, mes absences impromptues, mes soupirs, merci à mes collègues d'avoir supporté mes râleries, mes crises de panique, de m'avoir apporté des cafés, du chocolat, d'avoir joué le jeu de la chaîne d'alerte, merci à mon corps de ne pas m'avoir trahie : je suis surprise de n'avoir souffert d'aucune migraine, ni tendinite, ni lumbago… et merci à ma généraliste de m'avoir prescrit quelques séances de kiné pour détendre mes trapèzes*, je commence dès aujourd'hui !

 

 

* accessoirement, une IRM a révélé un pincement entre deux vertèbres cervicales, merci l'arthrose héréditaire et les années de violon… ce n'est donc pas "juste la tension due au stress"